Le vieux Metz disparu et inconnu - édition 1934

Le vieux Metz
Disparu et inconnu

par  E. Prillot
préface signée de M. le Général de Vaulgrenant
ancien gouverneur de Metz
édition F. Conrad 1934

Préface de M. le Général de Vaulgrenant
(ancien gouverneur de Metz)
Metz, 1934


Mon cher Prillot,
Quand, au début de 1934, vous êtes venu me consulter sur l’opportunité de préparer un album évoquant « le vieux Metz », je vous ai vivement encouragé à donner suite à ce projet.
Vous allez, tout d’abord, faire aux vieux Messins, nos compatriotes, un très vif plaisir. Ils ont, pour les vestiges du passé de leur ville, une sorte de piété filiale et même culte. Nul doute qu’ils n’accueillent votre album avec une joie profonde. Ceci n’est déjà pas négligeable.
En outre, d’une manière générale, cette publication répond à un véritable besoin : faire connaître l’histoire de notre cité.
Prétendre en effet juger une ville comme Metz après une rapide visite et seulement sur son aspect extérieur actuel – comme le font hélas ! de trop nombreux touristes – c’est, à proprement parler, vouloir apprécier un beau livre, écrit dans une langue inconnue, uniquement d’après sa couverture et son format. Seule l’histoire et , en particulier, l’histoire locale peut fournir la clé de l’alphabet qui, ouvrant les portes à l’intelligence et au cœur, fera comprendre et sentir.
Metz n’est pas une ville d’une beauté éclatante dont la splendeur et la séduction s’imposent immédiatement au visiteur qui y pénètre pour la première fois.
Non. – Tout comme un paysage de la vallée de la Moselle, le « Visage de Metz » est un pue voilé : il ne se révèle pas au passant affairé qui s’arrête entre deux trains ou à l’automobiliste soucieux avant tout de sa moyenne horaire kilométrique. Pour bien le percevoir ce visage, il faut discernement, du goût et le sens des nuances – M. Barrès nous l’a dit : « Metz ne vise pas à plaire aux sens, elle séduit d’une manière plus profonde. » Cette séduction doit bien être une réalité, puisqu’à toutes les époques, depuis Ausone et Fortunat Venance, elle a été subie par tant de grands esprits et qu’elle leur a inspiré, en si grand nombre, des œuvres remarquables à la fois par leur exquise sensibilité. –
C’est là un fait indéniable.- Comment l’expliquer si de cette ville et de sa vallée n’émanait pas un charme pénétrant, quoique toujours discret, si de son passé ne se dégageait pas un attrait singulier.
Et la liste des œuvres de valeur inspirées par notre cité s’allonge toujours. – Tout dernièrement encore, l’un de nos plus distingués confrères de l’Académie de Metz, Grosdidier de Matons, dans le texte qui accompagne les délicates aquarelles de Thiry, ne vient-il pas de nous donner des pages vraiment magnifiques et profondément émouvantes, surtout pour nous Messins.
Combien sont-elles donc, les villes capables de susciter de pareils accents ?
Voilà ce dont les touristes quelque peu cultivés devraient bien s’aviser avant de laisser tomber les jugements superficiels et hâtifs.
C’est que, on ne saurait trop le répéter avec Grosdidier de Matons, « Metz a un prodigieux passé » qui était en germe, pour ainsi dire, dans sa situation géographique.
Quand au Mont St-Quentin, on découvre, par un temps clair, le splendide panorama de la ville, les observateurs un peu avertis évoquent à l’ouest le souvenir de la Porte de France, qui se situait au débouché du Pont des Morts – Puis les regards, se dirigeant vers l’est, découvrent les tourelles de la Porte des Allemands heureusement conservée.- Entre ces deux portes, aux noms évocateurs, la ville se trouvait comme enserrée. Et cela on ne doit jamais l’oublier, car c’est, tracé sur le sol même, le symbole des destinées de Metz pendant bien des siècles, la philosophie de toute son histoire civile et militaire, intérieur et extérieure.
Depuis bientôt 2000 ans, elle justifie l’appellation de « Bastion de l’Est » que lui applique M. Barrès. Dès les temps romains, elle fut à la fois le rempart de la latinité contre les vagues de la barbarie, un foyer de rayonnement de la civilisation gallo-romaine et un centre d’échanges commerciaux des plus importants. Ce triple rôle, elle n’a cessé de le remplir à travers les siècles avec des vicissitudes diverses. – Mais, fait bien remarquable et très rare, croyons-nous, Metz, si variées qu’aient pu être ses destinées, a toujours su garder sa physionomie propre : elle n’a jamais été noyée dans la masse d’une province ou d’un Etat : son entité morale, les traits particuliers de son caractère, se sont maintenus à travers les âges.
Puissante cité, successivement gallo-romaine, mérovingienne, puis médiévale, elle devint ensuite la République Messine et se dote elle-même d’institutions, inspirées sans doute par celles de Venise, mais empreintes néanmoins d’un cachet original et à peu près unique (les Paraiges, par exemple). Elle prend comme devise : « Nous avons paix dedans, nous avons pais defors » (=dehors), parole étonnante à pareille époque, pleine de sagesse et de bon sens pratique où, dans la conscience populaire, s’affirme la nécessité de subordonner les intérêts particuliers à l’intérêt général. – Ce peuple est déjà digne de se gouverner lui-même.
Plus tard, quand Metz se donne volontairement à la France, elle s’intègre naturellement et sans secousse au domaine royal, mais en gardant toutefois son caractère libéral, bourgeois et pour ainsi dire municipal, héritage d’un passé déjà long.
Metz, répétons-le, n’a jamais perdu sa nationalité, son individualité ; elle est restée elle-même. Son histoire liu appartient en propre et ne doit jamais être confondue avec celle du reste de la Lorraine.
Et c’est peut-être là qu’il faut chercher une des causes profondes de la noble attitude de Metz pendant les douloureuses années de l’annexion. A ce peuple formé par une longue hérédité de libertés et de franchises, connu par son attachement aux traditions ancestrales, on prétendait, par la violence et même la brutalité, imposer ce qu’il ne voulait pas accepter de son plein gré. A cette ville, fière à juste titre de son magnifique passé, on infligeait, pour les besoins de la cause allemande, l’humiliation de se voir déchue de son prestige séculaire, et privée d’un rayonnement qui faisait son légitime orgueil. Metz froissée, blessée au plus profond de son âme, se cabra. La résistance en face, par des procédés violents, n’était même pas à envisager ; mais ce qui restait possible, c’était la défense d’un patrimoine intellectuel et moral qui ne devait pas être submergé par la culture germanique. Ainsi  limitée, la mission qui s’imposèrent eux-mêmes les messins, s’est alors affirmée et idéalisée : pour ceux qui en acceptaient, et de quel cœur, la charge parfois dangereuse et toujours désintéressée ; elle prenait la forme d’une règle morale et d’une sorte de mystique obstinée. Les conquérants avaient pu tracer entre la France et Metz la barrière matérielle de la frontière de 1871, les Messins ont riposté en relevant moralement le pont-levis vers l’Allemagne qui jusqu’alors n’avait été abaissé que pour permettre la pénétration de la pensée française vers l’est.
« C’nam po tojo – Nous maintiendrons ». Tel fut le mot d’ordre donné silencieusement et strictement observé. Pas de provocations intempestives, pas de manifestations tapageuses : mais dans cette résistance, un sens inné de la mesure, admirable produit de longs siècles de formation méditerranéenne et catholique, que soulignaient encore les outrances des réalisations allemandes volontairement marquées de « kolossal ».
C’est donc bien dans le passé que se trouve l’origine du grand drame qui se joua ici pendant l’annexion. Une fois de plus il faut l’intervention de l’histoire pour rendre intelligible certains faits contemporains. Parce que les Allemands n’ont voulu reconnaître que leur conquête les avait amenés dans un pays tout imprégné du grand souffle de l’histoire, ils se sont, ipso facto, condamnés à ne jamais pénétrer dans l’âme messine : jusqu’au dernier jour elle est restée pour eux comme un livre incompréhensible. Dominer uniquement par le fer et par la poigne peut à certains paraître séduisant ; mais ce n’est jamais impunément qu’on méconnaît la puissance des forces spirituelles et traditionnelles, surtout dans une race comme la nôtre… Dans la nuit du 17 au 18 novembre 1918 (soit 36 heures avant l’entrée des Français) les jeunes gens de Metz, jetaient bas les statues de Guillaume 1er, Frédéric Charles, etc… Et nunc erudimini, gentes…
Ce sont tous ces souvenirs, tout ce passé, deux fois millénaire, de luttes, de souffrances, de gloire parfois, que votre ouvrage, mon cher Prillot, va évoquer sous la forme la plus attrayante. Le passé, il est partout ici : avec la brume de la Moselle, il flotte dans l’atmosphère de cette cité, il enveloppe et pénètre nos monuments et nos vieilles pierres, il surgit au coin de toutes les rues.
Mais… trop nombreux sont encore ceux qui ne le voient pas, qui ne savent pas le voir.
Heureusement votre publication va dessiller bien des yeux : à certains, elle apportera une véritable révélation.
Il convenait d’ailleurs, à tous égard, laissez moi, Prillot, vous le dire en terminant – que ce « vieux Metz » soit présenté au public par un homme comme vous. Ce n’est pas seulement  votre valeur artistique que je vise ici, c’est aussi la foi inébranlable que vous avez toujours su garder dans les destinées de notre ville, même dans les plus mauvais jours ; c’est aussi votre physionomie purement messine.
Pour vous aider dans la présentation de cet album, vous avez trouvé un autre messin, au cœur généreux et ardemment Français, F Conrad, comme vous, profondément raciné dans notre terroir, comme vous passionnément épris de son « vieux Metz ».
Je crois pouvoir affirmer : vous avez fait, Conrad et vous, une œuvre digne de vous deux, utile et j’espère féconde.
Veuillez agréer…
M. le général de Vaulgrenant (ancien gouverneur de Metz)
Metz, 1934.


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